'Better Eyesight Magazine' de Juillet 1920 :

Quels Effets ont les lunettes sur nous

'Better Eyesight Magazine' de juillet 1920 : quel effets ont les lunettes sur nous

 

Better Eyesight MagazineBetter Eye Sight Magazine, July 1920

 

QUELS EFFETS ONT LES LUNETTES SUR NOUS

 

Dans l’Eglise de Santa Maria à Florence, on peut lire sur un pierre tombale l’inscription suivante : “Ci-gît Salvino d’Armato, de la famille degli Armati de Florence, inventeur des lunettes. Dieu lui pardonne ses péchés”.

 

Les Florentins faisaient sans aucun doute erreur en attribuant à leur compatriote l’invention des verres aujourd’hui utilisés de façon si courante pour corriger les erreurs de réfraction. L’origine de ces lentilles optiques a suscité bien des débats, mais de manière générale, on s’accorde à penser qu’elles sont apparues bien avant l’époque de Salvino degli Armati. Les Romains possédaient déjà certainement des connaissances sur l’art de renforcer les performances visuelles : ainsi Pline rapporte que Néron regardait les jeux au Colisée à travers une pierre précieuse incrustée dans une bague, précisément pour mieux voir. Si néanmoins on s’accorde avec ses contemporains pour octroyer à Salvino degli Armati la découverte de ce support visuel, alors il y a bien là motif à prier pour le pardon de ses péchés. Car, même s’il faut reconnaître que les lunettes permettent à certains d’améliorer leur vue et de tempérer leur souffrance et leur inconfort, elles ne font qu’ajouter au calvaire de bien d’autres. Elles causent plus ou moins de préjudice et dans le meilleur des cas, elles ne font jamais retrouver une vue normale.

 

Pour preuve, il suffit de regarder n’importe quelle couleur à travers un verre concave ou convexe. On notera que la couleur est toujours perçue de façon moins intense qu’à l’œil nu. Et, comme la perception de la forme dépend de celle des couleurs, il s’ensuit que les couleurs et les formes sont perçues moins distinctement avec des lunettes que sans. Même les lunettes à verres neutres diminuent la vision à la fois des couleurs et des formes, comme chacun a pu en faire l’expérience en regardant à travers une vitre.

 

Que les lunettes nuisent à l’œil s’explique aisément par le fait que l’on ne peut pas voir au travers sans produire le degré d’erreur de réfraction qui correspond à la correction optique Or, les erreurs de réfraction produites par un œil au naturel ne sont jamais constantes[1]. Si l’on obtient une bonne vue à l’aide de verres concaves, convexes ou toriques, cela implique de maintenir constamment un degré d’erreur de réfraction qui, sinon ne serait pas permanent. On peut seulement s’attendre à ce que la vue se détériore davantage, ce que confirme l’expérience. Dans la majorité de cas, une fois que l’on a commencé à porter des lunettes, on devra régulièrement augmenter la correction optique, (ceci) afin de conserver le degré d’acuité visuelle obtenu avec la première paire.

 

Que l’œil humain répugne aux lunettes est un fait que nul ne saurait nier. Tous les opticiens savent pertinemment que les patients doivent “s’y habituer” et que parfois, ils n’y parviennent simplement pas. Les personnes qui ont une forte myopie ou hypermétropie ont beaucoup de mal à s’accommoder d’une correction totale et, dans certains cas, n’y arrivent jamais. La puissance des verres concaves que doivent porter les grands myopes fait paraître les objets plus petits qu’ils ne le sont en réalité, tandis que les verres convexes les font paraître plus gros. Il est impossible de remédier à ces désagréments. Les patients qui souffrent d’un fort astigmatisme éprouvent des sensations très désagréables les premiers temps où ils portent leurs lunettes. Un des dépliants sur la Préservation de la Vue, publié par le Conseil de Santé et Instruction Publique de l’American Medical Association, comporte ainsi un avertissement sur la nécessité de “s’habituer à porter ses lunettes d’abord chez soi avant de s’aventurer à l’extérieur où un faux pas pourrait entraîner un accident grave[2].”

Toutes les lunettes limitent plus ou moins le champ de vision. Même avec une très faible correction, les patients ne sont pas en mesure de voir distinctement, à moins de regarder directement à travers la partie centrale des verres, les montures étant positionnées à angle droit par rapport à la direction de la vision. Et non seulement leur vue est affectée s’ils n’y parviennent pas correctement, mais cela peut, en outre, entraîner divers symptômes nerveux, tels que vertiges et maux de tête. Ils ne sont donc pas libres d’orienter le regard dans toutes les directions. Il est vrai qu’aujourd’hui on arrive à polir les verres de telle façon qu’en théorie, on peut regarder à n’importe quel angle, mais dans la pratique, on n’obtient que rarement le résultat escompté.

 

Quand on porte des lunettes, il faut constamment nettoyer les verres. C’est un moindre désagrément, certes, mais très agaçant. Les jours de pluie ou par temps humide, la condensation les couvre de buée. Les jours de grosse chaleur, la transpiration peut provoquer le même effet. Les jours de grand froid, la respiration peut souvent embuer les verres. Chaque jour, ils risquent d’être souillés ou mouillés, sans compter les traces de doigts inévitables, dues au maniement constant des lunettes. Tout cela fait qu’il est pratiquement impossible de voir parfaitement clair au travers de verres.

Une lumière forte – reflétée sur les lunettes peut être une autre source de désagrément, voire, dans la rue, une source potentielle de danger. Les soldats, marins, athlètes, ouvriers et enfants bougent beaucoup, ce qui rend le port de lunettes très contraignant. Ainsi, non seulement ces dernières peuvent se casser, mais déplacées, s’accompagner de flou, surtout dans les cas d’astigmatisme.

 

Souligner l’aspect défigurant des lunettes n’a peut-être pas sa place dans le cadre d’une publication médicale. Néanmoins, l’inconfort mental ne permet d’améliorer ni l’état de santé générale, ni la vision. En allant jusqu’à soutenir qu’il faut faire de nécessité vertu, certains en arrivent à prêter aux lunettes un côté seyant. Ainsi, ces énormes verres ronds avec leur horrible monture en écaille de tortue sont aujourd’hui devenus des accessoires de mode. Toutefois, il se trouve encore des esprits qui n’ont pas la perversion d’y trouver un côté esthétique, mais associent le port des lunettes à une forme de torture mentale. La plupart des êtres humains sont malheureusement déjà bien assez laids sans avoir à les affubler de lunettes. Et défigurer les visages les plus beaux avec ces accessoires est tout aussi criminel que de coller une taxe d’importation sur un objet d’art. Quant à mettre des lunettes aux enfants, il y a de quoi faire pleurer les anges.

Si l’on remonte à une génération seulement, seules les personnes souffrant d’une déficience visuelle portaient des lunettes. Aujourd’hui, on en prescrit à un grand nombre de gens qui verraient aussi bien, si ce n’est mieux, sans. On considère que l’œil hypermétrope est capable de corriger jusqu’à un certain point ses propres erreurs en modifiant la courbure du cristallin, par l’action des muscles ciliaires. En revanche, on n’attribue pas cette capacité à l’œil simplement myope, car augmenter la convexité du cristallin – l’effort accommodatif étant censé se limiter à cela – reviendrait à augmenter la difficulté. Cette théorie nous amène à conclure qu’un œil sujet à une erreur de réfraction quelle qu’elle soit doit presque toujours fournir des efforts d’accommodation excessifs, à partir du moment où il est ouvert. En d’autres termes, on estime que le soi-disant muscle de l’accommodation doit non seulement assurer les ajustements de focalisation de l’œil pour lui permettre de voir à toutes les distances, mais de surcroît il devrait être en charge de compenser les erreurs de réfraction. De tels ajustements, s’ils prenaient effectivement place, imposeraient naturellement une tension extrême à notre système nerveux. Et c’est pour soulager cette tension – qui, nous dit-on, est la cause d’une foule de troubles fonctionnels nerveux – autant que pour améliorer la vision, que l’on prescrit des lunettes.

 

Pourtant, on a démontré que le cristallin n’est pas plus impliqué dans la production de l’accommodation que dans la correction des erreurs de réfraction. Ainsi, en aucun cas ne peut-il y avoir une tension à soulager au niveau des muscles ciliaires. On a également démontré que, lorsque la vision est normale, on ne note aucune erreur de réfraction et les muscles extrinsèques du globe oculaire sont au repos. Ainsi, dans ces cas précis, il ne saurait y avoir de tension à soulager au niveau des muscles extrinsèques. Lorsque l’on observe une tension de ces muscles, les lunettes peuvent corriger les effets au niveau de la réfraction, mais elles ne permettent pas de soulager la tension elle-même. Bien au contraire, comme il a été démontré, elles l’aggravent. Et pourtant, les personnes avec une vue normale qui portent des lunettes pour alléger une soi-disant tension musculaire en retirent souvent des bénéfices. Ceci illustre avec force la puissance de la suggestion mentale, et des verres sans correction, s’ils pouvaient inspirer la même confiance, produiraient le même résultat. J’ai ainsi découvert que nombre de mes patients se disant libérés de diverses gênes, portaient en réalité des verres dénués de correction. Un de ces patients était un opticien qui avait lui-même monté de tels verres sur sa monture, il avait donc parfaitement conscience de la nature de ses lunettes. Néanmoins, il m’assura qu’il souffrait de maux de tête lorsqu’il ne les portait pas.

 

Lorsque les lunettes ne libèrent pas des maux de tête ou autres symptômes touchant le système nerveux, on met la faute sur le mauvais ajustement des verres. Certains professionnels et leurs patients font preuve d’une patience et d’une persévérance extraordinaires pour arriver à trouver une correction appropriée. Un patient sujet à des maux de tête aigus, à la base du crâne, s’est fait refaire des verres soixante fois auprès d’un seul et unique spécialiste. Il avait en outre consulté de nombreux autres spécialistes de la vue et des troubles nerveux, dans son pays et en Europe. Ses douleurs ont disparu en cinq minutes grâce aux méthodes proposées dans ce magazine, et sa vision est redevenue normale temporairement.

 

Les anomalies de réfraction fluctuent constamment, pas seulement d’un jour sur l’autre, ni d’heure en heure, mais de minute en minute, même sous l’influence de l’atropine. Par conséquent, il est bien évidemment impossible de régler correctement les verres. Dans certains cas, les fluctuations varient de façon si extrême, ou bien le patient se montre si retord à toute suggestion mentale que la correction ne lui apporte aucun soulagement, mais au contraire accentue sa gêne. Les lunettes ne constituent au mieux qu’un bien piètre substitut à une vision normale. On ne saurait soutenir l’inverse.

 

 

[1] Bates : The Imperfect Sight of the Normal Eye. N.Y. Med. Journal., Sept, 8, 1917

[2] Lancaster : Wearing Glasses, p.15

 

 

Traduit par Anne-Laure Paulmont, membre de l'Association l'Art de Voir

 

 

 

 

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